• 12 / Apr / 2024
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LES RAVAGES DE LA DEPIGMENTATION EN AFRIQUE

  Depuis plusieurs années, le blanchiment de la peau a pris des proportions inquiétantes dans la majeure partie des pays du continent.

 Un peu partout en Afrique noire, de Dakar à Kinshasa en passant par Yaoundé et Abidjan, un phénomène depuis plusieurs années prend de plus en plus d'ampleur.  c’est la dépigmentation volontaire de la peau.       
 Cette pratique a des noms qui varient selon les pays : on l’appelle ainsi "khessal" au Sénégal, "bojou" au Bénin, "tchatcho" au Mali, "akonti" au Togo, "dorot" au Niger, "décapage" ou "maquillage" au Cameroun, "kobwakana" dans les deux Congo ou encore "kopakola" au Gabon. Alors, phénomène de mode ou de société? 

Dans son Mémoire pour le Diplôme d’université de psychiatrie transculturelle à l’université Paris 13 en 2005, le dermatologue français Antoine Petit invite à faire la différence entre la dépigmentation volontaire et la lutte contre l’hyper pigmentation de la peau noire.

"La lutte contre l’hyper pigmentation pathologique, si fréquente sur peau noire, relève de la thérapeutique médicale et non de la dépigmentation volontaire", écrit-il.

Sauf que, relève-t-il au passage, "la frontière entre les deux est incertaine. D’une part parce que les procédés dépigmentants sont des outils communs à la dépigmentation volontaire et à la dépigmentation thérapeutique. D’autre part parce que l’usage thérapeutique des dépigmentants peut être un prétexte, une justification pour la dépigmentation volontaire."
 
  
Origines

 Aussi loin que l'on remonte dans les travaux qui lui ont été consacrés jusqu’ici, il semblerait unanimement que la dépigmentation ait trouvé ses origine autour des années 1960 et qu'elle se soit étendu de plus en plus sur le continent Africain au point de devenir un véritable problème de santé publique.

 Le pouvoir du blanchiment de la peau, par une substance appelée hydroquinone fut découvert dans les années 60 aux Etats-Unis par des Afro-Américains. Il s'agissait d'ouvriers noirs, qui travaillaient dans le domaine du textile et du caoutchouc qui, quotidiennement étaient en contact avec l’hydroquinone, substance que l’on utilise pour le délavage de jeans et également comme un antioxydant sur le caoutchouc. Cette même substance chimique est utilisée dans la peinture et l’huile. Comme ils travaillaient sans protection, ils ont pu voir à la longue l’effet blanchissant que ce produit toxique avait sur eux. C’est ainsi, qu’est née la dépigmentation intentionnelle de la peau qui se propagea dans la communauté noire et le continent africain ne fut que la cible privilégiée."


En 2011 déjà, l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS) avait relevé dans son Evaluation des risques liés à la dépigmentation volontaire que, "historiquement, la pratique de la dépigmentation volontaire prend son essor en Afrique du Sud. Les marchés anglophones africains constituant la destination initiale des produits (descriptions dès 1961 en Afrique du Sud et dès le début des années 70 au Sénégal). Le phénomène se répand rapidement en Afrique subsaharienne à partir des années 80".

Au fil des décennies, cette pratique a pris une ampleur insoupçonnée  au point de devenir aujourd’hui une source de préoccupation majeure dans les sociétés africaines.

Les études qui existent sur le sujet indiquent que cette pratique touche aussi bien les hommes que les femmes, les jeunes comme les moins jeunes et les vieux, les instruits comme les illettrés.

Si dans la plupart des pays, les femmes sont largement plus concernées par le phénomène que les hommes, ce n’est pas le cas en République démocratique du Congo et au Congo-Brazzaville où il y a comme une égalité, voire une compétition entre les deux sexes dans le recours à ce phénomène et qui tend désormais à se généraliser sur le continent du fait du mimétisme.
La proportion des femmes qui ont eu recours à cette pratique dans leur passé ou de façon occasionnelle serait encore plus importante que celles qui le pratiquent encore aujourd'hui au quotidien, ce qui laisse présager qu'une majeure partie des femmes seraient concernée. Il paraîtrait également que les 16ans 40aqns serait les plus atteint par le phénomène.
    A l’échelle africaine, une étude indique que sur le continent, 64% des femmes de niveau d’instruction primaire se dépigmentent contre 54% parmi celles de niveau supérieur et 44% des femmes non scolarisées. Ce qui tend à ne pas réellement définir l'usage de la dépigmentation en fonction du niveau car étant pratiqués par des hommes et des femmes de tous les niveaux de la sociétés.

Causes

Les causes de la dépigmentation sont à rechercher plutôt dans l'évolution de la société africaine qui avec l’accès aux technologies et à l'ouverture au monde a reçu un trop plein d'informations qu'elle n'a pas été en mesure de gérer ou sinon de catégoriser, que ce soit par le biais des telenovelas, des films étrangers, des clips vidéos ou tout simplement des produits importés des pays occidentaux Les femmes rencontrés et qui pratiquent la dépigmentation répètent toutes une chose, les hommes préfèrent les femmes claires, peu d'hommes acceptent de fréquenter une femme à la peau ébène, allant même pour certains jusqu'à demander à leurs épouses ou partenaires de se blanchir la peau. Certaines femme s'y adonnent aussi par manque de confiance en elle et par crainte d'être rejetée de l'environnement social dans lequel elles évoluent ou pour tout simplement être comme tout le monde et assimilant la beauté à la couleur de la peau. "Lorsque j'étais plus jeune, se confie Ramatoulaye mère au foyer de 52 ans, les hommes avaient une nette préférence pour les femmes au teint plus clair et vu que je restai sans avoir de mari, ma mère m'a suggéré de me dépigmenter pour augmenter mes chances et çà a marché. Malheureusement, si c'était à refaire, je ne recommencerai pas cette erreur car aujourd'hui comme vous pouvez le voir, ma peau s'est complètement métamorphosée..."  Diariétou, jeune commerciale de 29 ans : "moi je suis consciente des risques et je n'en abuse pas... c'est juste pour avoir un teint plus net!". Ndella, cadre responsable dans une société de la place tente de se justifier ; "il n'y a rien de mal à se blanchir la peau, chacun ses choix... Moi ce que je déplore, c'est l'utilisation de produits de mauvaises qualités ou de détergents pour le faire. Tu me vois moi, j'aime mon corps donc je fais très attention à ce que j'utilise et çà se passe très ben. jusqu'à présent, je n'ai jamais eu aucun problème. Ce qu'il est important de retenir dans ces conditions, c'est que toutes les femmes interviewées semblent au courant des risques auxquels elles s'exposent sans toutefois avoir la sagesse de s'éloigner de cette tentation ou de s'en sortir avant que les premiers dommages ne se fassent voir.


Techniques


Les techniques de dépigmentation utilisées différent surtout en fonction des moyens dont disposent les adeptes de cette pratique. les spécialistes retiennent aujourd’hui en général trois façons de procéder ; et elles sont fonction de la nature des produits.
    Il s’agit de la forme cutanée,de la forme intraveineuse , ou des produits à ingérer.
-  La forme cutanée revient à appliquer directement sur la peau des produits de beauté contenant des agents éclaircissants ; ces produits de beauté pouvant être de la crème, du lait de beauté, du savon de toilette, etc.

 - La forme intraveineuse pour sa part consiste à utiliser des seringues pour injecter dans l’organisme des produits contenant des corticoïdes.

 - Les gélules : qui sont des compléments alimentaires comme le Glutathione qui sont ingéré en plus de l'une des deux précédentes méthode ou seule pour accélérer le blanchissement de la peau.

Malgré que l’hydroquinone l'un des composé principal des produits éclaicissant ne soit autorisé dans les produits cosmétiques que dans les préparations pour ongles artificiels, à la concentration maximale de 0,02% (après mélange) pour un usage professionnel uniquement, on le retrouve parfois à haute dose dans des pommades qui font la pluie et les beau temps sur les étals des marchés des capitales africaines.
   Quant aux corticoïdes et aux dérivés mercuriels qui font également partie des substances les plus utilisées pour se dépigmenter, ils sont normalement interdits d’usage dans les produits cosmétiques, en vertu de la directive 76/768/CEE de l’Union européenne sur les produits cosmétiques.
   A l’arrivée, la dépigmentation est riche en conséquence sur la peau et la santé générale des personnes qui la pratiquent.

 
De nombreuses complications cutanées sont à signaler, à l’instar des dermatophytes, de la gale, des folliculites superficielles ou profondes, des vergetures irréversibles, des acnés, dess démangeaisons, des infections, des mauvaises odeurs souvent gênante pour les conjoints et proches et surtout une hyper pigmentation du dos des articulations, en particulier des doigts et des orteils. Ce signe est présent dans 98% des cas de dépigmentation volontaire et devient un véritable complexe chez certains utilisateurs de produits dépigmentants car étant véritablement inesthétiques et parfois irréversibles.
    Outre ces complications, la destruction du mélanocyte entraîne de graves maladies de la peau pouvant découler sur un risque de cancer qui parfois mène à une mort certaine ainsi qu'une perte de son identité physique qui peut conduire à des problèmes psychologiques ainsi qu'à une dépression. Il est également important de noter que la plupart des hommes et des femmes qui pratiquent la dépigmentation sont conscients des risques qu'ils encourent mais ne peuvent malheureusement pas se résigner à abandonner cette pratique de crainte des conséquences car une fois que le processus de blanchissement de la peau est enclenchée, il est quasiment impossible de s'en sortir tant cela relève d'une véritable addiction avec toutes les craintes et angoisses que l'on peut ressentir lorsque l'on imagine sortir de ce cercle vicieux.

 Pour autant, ce fléau tarde à être vraiment pris au sérieux par les autorités publiques des pays du continent au vu des panneaux publicitaires ventant les mérites de telle ou telle pommade éclaircissante et en incitant sournoisement les jeunes générations à se tourner vers ces méthodes de reniement de leur identité propre.


Monica Kalla-Lobé.